« Pourquoi adhérer à une association professionnelle ? » La question est récurrente dans le milieu. Et légitime. D’autant plus en période d’essoufflement économique, lorsque les carnets de commandes désemplissent, lorsque l’incertitude nous gagne, que les discours se font pessimistes, voire alarmistes, que les budgets vacillent. Dans ces circonstances, on examine attentivement chaque dépense, on réfléchit à deux fois avant de s’engager, on tente de comprendre ce que l’inscription dans un réseau donné peut effectivement apporter.
Pour leur part, les chevilles ouvrières d’une organisation connaissent bien les projets qu’elles mènent et peuvent, sans effort, en énumérer les bénéfices. Malheureusement, leurs actions manquent parfois de visibilité, soit faute de temps pour les transmettre, soit parce qu’on suppose que « tout le monde sait ». C’est souvent sur ce dernier point, la communication, que les choses se grippent.
Sur le papier, les avantages de la FIT sont pourtant clairs. Il s’agit d’une fédération internationale qui permet aux associations nationales, à travers ses Centres régionaux, d’échanger de bonnes — et de moins bonnes — pratiques et de renforcer l’ensemble de la communauté de la traduction internationale. C’est aussi une mine d’informations grâce à ses Comités permanents, qui organisent des webinaires, conférences, enquêtes, analyses, prises de position. Grâce à la FIT, nos professions bénéficient d’une visibilité internationale, de la JMT annuelle le 30 septembre à son grand Congrès mondial trisannuel. Elle est notre porte-parole et notre avocate sur la scène mondiale, notamment auprès d’instances comme l’UNESCO, l’ISO ou l’OMPI. Elle soutient des collègues de divers pays dans la création d’organisations. Elle s’engage pour les langues autochtones. Elle protège les traducteurs, traductrices et interprètes qui travaillent en zone de conflit. La FIT joue ainsi pour les associations nationales le même rôle que celles-ci assument pour leurs membres individuels : elle offre une voix collective, des ressources et une reconnaissance — mais à l’échelle mondiale.
Notre force, c’est donc la solidarité internationale et le partage de nos expériences. Face aux défis auxquels sont confrontés nos métiers, ensemble, nous avons plus de force, tout simplement. Voilà pourquoi la FIT existe. Voilà pourquoi ses actions sont plus essentielles que jamais.
Les derniers mois l’ont montré.
Le département de la Justice des États-Unis a publié plus tôt cette année un mémorandum encourageant les agences fédérales à recourir largement à l’intelligence artificielle pour réduire les coûts dans leurs services multilingues. Un texte bien vague quant à une quelconque utilisation « responsable » de ces technologies. En réponse, le Centre régional Amérique du Nord de la FIT, en collaboration avec l’American Translators Association (ATA), a proposé un cadre clair de traduction responsable, fondé sur une évaluation rigoureuse des risques et une vérification professionnelle des contenus sensibles.
Plusieurs pays européens ont été confrontés à des situations similaires. Il y a peu, une Request For Information a explicitement révélé l’intention du ministère de l’Intérieur britannique de remplacer massivement les interprètes par des outils d’intelligence artificielle. En République tchèque (voir notre prise de position sur cette question), en Grèce et en Pologne, on a observé un scénario analogue : des administrations publiques sous pression budgétaire se tournent vers ce qu’elles perçoivent comme des solutions miraculeuses, sans toujours mesurer les répercussions sur la qualité, la confidentialité ou l’égalité d’accès aux services.
Pour répondre à ces défis, FIT Europe a proposé de former un groupe de travail, avec pour mission de développer un guide pratique qui aidera les organisations à réagir efficacement lorsque de telles situations se (re)présentent. Car les cas se multiplient et les schémas se ressemblent.
Un autre exemple où une mobilisation internationale est nécessaire : le lancement par Amazon de « Kindle Translate », un service qui prétend pouvoir traduire instantanément la littérature d’un simple clic. Ni plus ni moins ! Si la situation n’était pas aussi consternante, elle prêterait à rire. Deux de nos partenaires, le Conseil européen des associations de traducteurs littéraires (CEATL) et le European Writers Council (EWC), ont publié une lettre ouverte conjointe pour dénoncer les dangers de ces dérives. La FIT a activement appuyé cette initiative en assurant une large diffusion du document.
Ces exemples démontrent l’efficacité de la solidarité : une menace dans un pays peut servir d’alerte pour les autres. En partageant nos expériences et en mutualisant nos stratégies, nous nous donnons les moyens d’agir vite et bien.
Voilà pourquoi la FIT lance un appel à tous ses membres et à l’ensemble du secteur. Si vous rencontrez une situation semblable, une administration qui veut remplacer les êtres humains par des machines à traduction, une entreprise qui sous-estime notre contribution, dites-le-nous. Informez votre association nationale, parlez-en sur les groupes de discussion, alertez la FIT. Chaque expérience vécue est une occasion d’apprentissage pour tout le monde. Ce qui se passe aujourd’hui au Royaume-Uni peut se produire demain en Argentine ou en Nouvelle-Zélande. En partageant nos expériences, nous construisons une mémoire collective qui nous donne de la force.
La FIT n’est pas une structure abstraite. Elle est ce que nous en faisons : un réseau qui nous relie, un outil qui nous permet d’agir collectivement, une voix qui porte nos inquiétudes sur la scène internationale. Mais, pour être efficace, elle a besoin de votre participation.
Car la question « que peut faire la FIT pour nous ? » , légitime, ne représente que la moitié de l’équation. L’autre moitié ? « Que pouvons-nous faire pour la FIT ? » Les membres les plus impliqués, ceux qui assistent aux réunions, s’engagent dans les comités permanents et partagent leurs expériences, sont également ceux qui tirent le meilleur parti de leur adhésion. La relation est mutuellement bénéfique.
Adhérer à une fédération internationale a donc du sens. Ce n’est pas une obligation morale, mais plutôt un moyen concret de se protéger, de se renforcer et d’avancer ensemble. En réponse aux voix qui prophétisent notre disparition, montrons que nous sommes bien là et notre détermination à le rester. Nous y parviendrons si nous savons faire bloc, et si chacun·e accepte de contribuer, à sa mesure, à cette dynamique collective.
Guillaume Deneufbourg, président de la FIT

